Evacuation

Evacuation du campement d'Aubervilliers

29 juillet 2020 - Au matin de l'évacuation

Le 29 juillet 2020 a eu lieu l’évacuation du campement d’Aubervilliers. Des membres de Watizat étaient présents pour informer les personnes exilées et pour observer le déroulement de l’opération, notamment le comportement des forces de l’ordre. 

Ce jour-là, ce sont 1812 hommes et 295 personnes en famille qui ont été évacués. Les familles ont principalement été orientées vers des structures à Paris, alors que les hommes isolés ont été orientés vers des gymnases ou des hôtels dans différents départements d’Île-de-France. 

A 4 heures du matin, la plupart des personnes étaient déjà réveillées, prêtes à partir, attendant les bus. Trois points de départ étaient prévus : le premier, au niveau du Pont du Landy, où la montée dans les bus s’est déroulée relativement rapidement et sans encombre ; le second, au niveau du quai Gambetta, était réservé aux personnes en famille ; le troisième point, au niveau du Pont de Stain, réservé à l’évacuation des hommes isolés, et où l’opération s’est déroulée dans un climat beaucoup plus tendu. 

La tension avec les forces de l’ordre et l’absence d’information sur le nombre de places, la destination des bus et les conditions de prise en charge ont considérablement renforcé l’inquiétude des personnes. Cette évacuation a ainsi une nouvelle fois mis en lumière l’opacité des services de l’Etat sur le déroulement de ces opérations et la gestion sécuritaire d’une question qui relève de l’accueil et du respect des droits fondamentaux des personnes exilées. 

Tensions avec les forces de l’ordre

Par l’affichage d’un arrêté 24h en amont, la préfecture d’Île-de-France justifie cette évacuation en mettant en avant les risques sanitaires sur ce campement, notamment liés à la crise sanitaire du Covid-19. S’il est certain que l’absence d’infrastructures suffisantes pour se doucher, aller aux toilettes et se laver les mains ne permet pas le respect des gestes barrières, c’est surtout le non-respect des droits fondamentaux des personnes laissées à la rue dans des conditions indignes qui doit être mis en cause. Dans le cadre d’un référé porté par plusieurs associations, l’installation de points d’eaux, de douches et de sanitaires avait été demandée. Malgré la décision du tribunal administratif, trop peu d’infrastructures avaient finalement été mises en place.

Outre la véhémence des forces de l’ordre régulièrement constatée lors des évacuations de campements, nous avons observé ce 29 juillet de graves manquements : le non respect des distanciations sociales de rigueur lors de l’évacuation et l’usage répété et disproportionné de la violence à l’encontre des personnes exilées pourtant censées êtres “mises à l’abri” dans le cadre de cette opération. Les personnes se sont ainsi faites encerclées par les forces de l’ordre, qui les empêchaient de passer d’un côté, et les poussaient de l’autre. Les risques sanitaires n’ont donc pas empêché la police d’écraser les personnes les unes sur les autres à tel point que les gens hurlaient. Certaines personnes ont été blessées, nous avons aperçu quelqu’un le visage en sang et les pompiers ont dû intervenir plusieurs fois. Nous dénonçons également l’usage disproportionné et répété de gaz lacrymogènes sur des personnes nassées par les policiers.

Manque d’information 

Un tel dispositif nécessite de garantir la transmission claire d’information sur la situation. Or, vu le nombre de personnes présentes, les moyens mis en oeuvre par la préfecture étaient insuffisants. Les médiateurs étaient trop peu nombreux et pas suffisamment équipés en moyens techniques (mégaphones, flyers, etc.). En effet, aucune information n’est communiquée sur la destination des bus et les conditions d’accueil : les personnes ne savent pas où elles vont atterrir et combien de temps elles pourront rester sur place, si elles seront finalement transférées dans un autre lieu d’hébergement ou remises à la rue. 

Par expérience et par habitude de ce type d’évacuations, certaines personnes s’inquiétaient du nombre de places disponibles. Il est arrivé plusieurs fois ces derniers mois que des personnes soient laissées sur place sans solutions d’hébergement – et forcées de quitter les lieux – suite à des évacuations sous-dimensionnées et mal organisées. Leur inquiétude était donc légitime. 

Le 29 juillet, les personnes ont été contraintes de monter dans les bus ou de quitter les lieux, avec interdiction de revenir sur la zone de campement. Pour ceux qui acceptent de monter dans un bus dont ils ne connaissent pas la destination, il est interdit d’en descendre avant l’arrivée. C’est d’autant plus problématique quand on sait que les villes d’accueil sont parfois éloignées, mal ou non desservies par les transports en commun, et que les structures d’accueil sont extrêmement précaires : parfois sans travailleurs sociaux pour répondre à leurs questions et au sein d’infrastructures aux conditions d’hygiène et sécuritaires contestables. En outre, un nombre non négligeable de personnes exilées ainsi « mises à l’abri » suite à une évacuation sont remises à la rue le jour même ou dans les jours suivants, sans aucune ressource pour pouvoir retourner à Paris alors que la capitale reste pour elles le seul point de repère où trouver l’aide des associations et collectifs. Ce sont toujours ces derniers qui distribuent nourriture et matériel leur permettant de survivre lorsqu’elles sont ainsi exclues des hébergements organisés par l’Etat.

La mise à l’abri

En théorie, une mise à l’abri a pour but de placer des gens dans des centres d’hébergement d’urgence, qui servent de sas avant une orientation plus pérenne. En réalité, seules les personnes qui bénéficient des conditions matérielles d’accueil (CMA) sont autorisées à rester dans ces hébergements d’urgence. Loin de l’accueil inconditionnel, les personnes qui sont considérées comme en situation irrégulière sur le territoire, mais aussi celles qui sont demandeuses d’asile mais pour lesquelles l’OFII leur a refusé les CMA, sont expulsées des hébergements dès les premiers jours. Pour les personnes qui bénéficieraient du droit à l’hébergement dans le cadre de leur demande d’asile, la situation n’est pas forcément mieux : si le gymnase où elles se trouvent n’a été réquisitionné que pour quelques semaines, elle peuvent se retrouver à nouveau à la rue si l’Etat ne leur a pas trouvé de nouvelle solution d’hébergement entre temps.

C’est l’OFII, responsable de l’hébergement des demandeurs d’asile, qui devraient les orienter vers des structures pérennes normalement financées par l’Etat. En réalité, l’OFII n’est pas en mesure de trouver des solutions pour tout le monde, faute de places suffisantes et d’un système d’orientation efficace. Si la montée dans les bus est inconditionnelle, l’hébergement pérenne ne l’est pas : seule une partie des personnes évacuées peut finalement bénéficier d’un hébergement de long terme.

Et après? 

Sur place, les équipes d’Utopia 56 et de Solidarité Migrants Wilson ont pu récupérer une part importante des tentes, duvets et couvertures qui risquaient d’être jetés  par les services de nettoyage municipaux (comme cela a été maintes fois le cas). Une fois nettoyé, ce matériel est redistribué aux personne exilées dans le besoin : nouveaux arrivants ou remis à la rue suite à l’évacuation.

Il est évident que cette énième évacuation ne résoudra pas le problème des campements, elle ne fait que les repousser un peu plus loin des regards, suivant une politique d’invisibilisation toujours plus forte. Il est important de rappeler que les déficiences du système d’accueil français ont été condamnées par la Cour Européenne des Droits de l’Homme au début du mois de juillet – lire notre article.

Depuis le 29 juillet, de nombreuses remises à la rue ont été constatées et de nouveaux lieux de campements se sont reformés. On estime à plus de 300 le nombre de personnes aujourd’hui sans solution d’hébergement, contraintes de vivre sans ressource le long du canal sous une chaleur caniculaire. 

Notre association milite pour l’accès à une information claire, traduite et à jour aux personnes exilées, qui doit impérativement être soutenu par une réforme de l’accueil des personnes. Le cercle vicieux des évacuations n’évoluera pas tant que l’Etat n’apportera aucune solution concrète en matière d’hébergement. 

– le 29 juillet 2020, mis à jour le 12 août –

 

31 juillet 2020 - Gymnase de la ville de Gagny, deux jours après l'évacuation
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